« C’est un monde qui fait peur. J’ai du mal à imaginer ce que l’avenir nous réserve. » Saj Starcevich, 20 ans, a prononcé ces mots en pleurs devant la Cour fédérale du Canada, à Vancouver, au cours de la semaine passée. Elle a ajouté qu’elle n’était plus certaine de vouloir fonder une famille, alors qu’elle en rêvait enfant [1]. Avant elle, Kira Young, 20 ans également, avait raconté l’évacuation de sa famille à travers les flammes du feu de forêt qui a menacé Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, en août 2023 : « J’étais terrifiée, j’étais si triste » [2].
Ces récits sont au cœur de l’affaire. Les quinze plaignants, qui ont engagé leur action en 2019, soutiennent que la trajectoire d’émissions de gaz à effet de serre suivie par l’État fédéral viole leurs droits constitutionnels « à la vie, à la liberté et à la sécurité ». Pour le démontrer, leurs avocats doivent établir que le changement climatique abîme déjà leur santé, physique comme mentale. Le Canada, par la voix de son avocat BJ Wray, a rejeté toute nouvelle « obligation » pour le gouvernement fédéral, en faisant valoir que le climat reste « sous le contrôle du reste du monde » [2].
Éco-anxiété au procès de Vancouver : une pédopsychiatre décrit les effets sur les jeunes
Le 29 octobre, la pédiatre et pédopsychiatre américaine Elizabeth Pinsky, citée par les plaignants, a décrit à la barre ce que la littérature médicale observe chez les adolescents exposés aux catastrophes climatiques : « Dépression, anxiété, trouble de stress post-traumatique ont tous été mis en évidence » [1]. Elle a présenté l’éco-anxiété comme une « catégorie de préjudices psychologiques liée à la colère et à un sentiment de trahison », et précisé que ces troubles peuvent s’étendre « sur des années » [1]. Selon elle, environ 40 % des jeunes au Canada ne sont plus certains de vouloir des enfants à cause de leurs inquiétudes climatiques [1].
En ce moment
Les plaignants ont aussi décrit des effets très concrets. Albert Lalonde a expliqué que le changement climatique avait eu « un profond impact » sur sa santé mentale, et qu’il faisait moins de vélo l’été depuis des troubles respiratoires liés à « un air très toxique », lors d’un épisode de fumées de feux de forêt qui avait atteint Montréal [1]. Leandrea Reeves a relié sa santé mentale aux fumées qui ont touché Whitehorse, sa ville natale, dans le Yukon [1]. En 2022, le ministère canadien de la Santé reconnaissait déjà dans un rapport que le changement climatique touchait « de façon disproportionnée la santé mentale de certaines populations », dont les jeunes [1].

En contre-interrogatoire, les avocats d’Ottawa ont fait reconnaître à Elizabeth Pinsky qu’elle n’avait soigné aucun des quinze plaignants, et rappelé qu’elle témoignait pour la quatrième fois en trois ans dans un procès climatique mené par des jeunes [3]. Les audiences doivent durer cinq semaines, et le procès s’achever fin février 2027 [2].
En France, 58 % des 16-25 ans se disaient très inquiets pour le climat
Ce que décrivent les plaignants canadiens a été mesuré à grande échelle, y compris en France. Au printemps 2021, une équipe internationale conduite par la psychothérapeute Caroline Hickman, de l’université de Bath, a interrogé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays, dont 1 000 en France, sans leur annoncer le thème du questionnaire. L’étude, publiée dans The Lancet Planetary Health et financée par l’ONG Avaaz, était alors, selon ses auteurs, la plus vaste jamais menée sur l’anxiété climatique des jeunes [4].
Nous avons repris les réponses des 1 000 jeunes Français, publiées dans les tableaux de l’article et dans son annexe. 58 % se disaient très ou extrêmement inquiets (40 % « très », 18 % « extrêmement »), soit presque exactement la moyenne des dix pays, 59 %. La France se classait derrière les Philippines, l’Inde, le Brésil et le Portugal, mais devant l’Australie, le Nigeria, le Royaume-Uni, les États-Unis et la Finlande [4].
| Réponse des 16-25 ans | France | Moyenne des 10 pays |
|---|---|---|
| Très ou extrêmement inquiets | 58 % | 59 % |
| Se sentent impuissants | 68 % | 56 % |
| Se sentent en colère | 60 % | 57 % |
| Se sentent anxieux | 50 % | 62 % |
| Se sentent déprimés | 22 % | 39 % |
| Ces émotions pèsent sur leur vie quotidienne | 35 % | 45 % |
Le chiffre le plus frappant n’est pas l’inquiétude mais l’impuissance : 68 % des jeunes Français la ressentaient, le taux le plus élevé des dix pays, devant les Philippines (64 %). À l’inverse, ils étaient les moins nombreux à se dire déprimés par le climat (22 %), et un sur trois environ (35 %) déclarait que ces émotions pesaient sur au moins un pan de sa vie : manger, se concentrer, travailler, aller en cours, dormir, profiter de la nature, s’amuser ou entretenir ses relations [4]. L’éco-anxiété des jeunes Français ressemblait donc davantage à une colère sans prise sur les événements qu’à un effondrement. Elle se doublait d’une défiance : 49 % estimaient que leur gouvernement les « trahissait », eux et les générations futures [4].

Les auteurs signalent eux-mêmes les limites de leur travail. Les questions n’étaient pas issues d’échelles validées, aucune mesure de santé mentale n’a été faite, et l’enquête ne dit rien de la gravité de ces émotions. Le panel en ligne, enfin, n’est pas entièrement représentatif de la population de chaque pays [4]. Ces pourcentages décrivent des ressentis déclarés en 2021, pas une proportion de jeunes malades.
L’éco-anxiété n’est pas une maladie, mais une partie des jeunes ont besoin d’un suivi
L’éco-anxiété ne figure ni dans la Classification internationale des maladies (CIM-11), ni dans le manuel américain de référence des troubles mentaux, le DSM, rappelle Psycom, l’organisme public d’information sur la santé mentale [5]. La pédopsychiatre Laelia Benoit, chercheuse à l’Inserm, y voit pour la plupart des chercheurs une réponse « rationnelle et saine » à la gravité de la crise environnementale, qu’il convient de ne pas « pathologiser » [5]. Les auteurs de l’étude du Lancet vont dans le même sens, tout en jugeant probable que ce stress chronique, nourri par l’inaction des gouvernements, augmente le risque de troubles psychiques chez les plus jeunes [4].
Où passe la frontière ? En France, la première mesure sur un échantillon représentatif a été publiée en avril 2025 par l’ADEME et l’Observatoire de l’éco-anxiété (OBSECA), auprès de 998 personnes de 15 à 64 ans interrogées fin août 2024. Trois quarts ne sont pas ou peu éco-anxieuses, et 15 % ressentent des premiers symptômes à ne pas laisser s’aggraver. Au sommet de l’échelle, 5 % sont très fortement éco-anxieuses, environ 2,1 millions de personnes, « au point de devoir bénéficier d’un suivi psychologique », et 1 %, environ 420 000 personnes, risquent de basculer vers une dépression réactionnelle ou un trouble anxieux [6]. Les 25-34 ans sont les plus touchés, devant les 15-24 ans [6] : 10 % d’entre eux sont très fortement éco-anxieux, selon le gouvernement [7]. Le questionnaire de l’OBSECA doit encore faire l’objet d’un article de validation dans une revue scientifique [6].
Éco-anxiété : les signes qui doivent faire consulter, et vers qui se tourner
Le gouvernement décrit les formes sévères, dans lesquelles l’inquiétude devient une souffrance [7] :
- des pensées envahissantes sur les catastrophes environnementales et sur la mort ;
- des troubles du sommeil et une fatigue importante ;
- des difficultés à profiter des moments de détente ;
- un isolement progressif, et parfois des épisodes dépressifs ;
- chez un élève ou un étudiant, un décrochage scolaire associé à l’anxiété.
Dans ces formes, il faut consulter, insiste le gouvernement, qui cite aussi parmi les conséquences possibles des attaques de panique, des pensées obsédantes ou des troubles alimentaires. Un médecin généraliste, un psychologue ou un psychiatre peut aider à comprendre ce qui est vécu et proposer une prise en charge [7]. Si l’angoisse s’accompagne d’idées suicidaires, le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement 24 heures sur 24.
Pour voir un psychologue, le dispositif Mon soutien psy permet de prendre rendez-vous directement avec un psychologue partenaire, sans être adressé par un médecin, avec le même parcours pour les enfants, les adolescents et les adultes [8]. Il prend en charge jusqu’à 12 séances par année civile, facturées 50 € chacune et remboursées à 60 % par l’Assurance maladie, le reste par la complémentaire santé [9]. Avant le premier rendez-vous, il est possible de vérifier dans l’annuaire santé que le praticien porte légalement le titre de psychologue.

Le gouvernement recommande aussi d’aider les jeunes à distinguer ce qui dépend d’eux de ce qui n’en dépend pas, et cite une étude publiée en 2022 dans Current Psychology, selon laquelle participer à des actions collectives est associé à moins de symptômes dépressifs chez les personnes souffrant d’anxiété climatique ; il met toutefois en garde contre le burn-out militant [7]. À Vancouver, un avocat du gouvernement canadien a justement demandé à Elizabeth Pinsky si participer à un procès pouvait être une façon de répondre à l’éco-anxiété. Sa réponse : « Cela dépend de l’issue du procès » (traduction de la rédaction) [3].
Sources et références
[1] AFP, via Boursorama — Climat : la santé mentale des jeunes en toile de fond d'un procès inédit, 30 octobre 2026
https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/climat-la-sante-mentale-des-jeunes-en-toile-de-fond-d-un-proces-inedit-3b62f8ed00d3eb91b8c7376f5fd7ad4e
[2] AFP, via France 24 — Climat : quinze jeunes s'attaquent à l'État canadien dans un procès inédit, 26 octobre 2026
https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20261026-climat-quinze-jeunes-s-attaquent-%C3%A0-l-%C3%A9tat-canadien-dans-un-proc%C3%A8s-in%C3%A9dit
[3] La Presse canadienne, via CHAT News Today — 'Wall of smoke': Plaintiff recalls wildfire anxiety in youth-led climate trial, 30 octobre 2026
https://chatnewstoday.ca/2026/10/30/expert-witness-defends-advocacy-in-youth-led-climate-trial/
[4] Hickman C, Marks E, Pihkala P et al. — Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change: a global survey, The Lancet Planetary Health, décembre 2021, et annexe
https://www.thelancet.com/journals/lanplh/article/PIIS2542-5196(21)00278-3/fulltext
[5] Psycom — L'éco-anxiété, un trouble psy ou pas ?, 17 septembre 2026
https://www.psycom.org/actualites/revue-de-presse/leco-anxiete-un-trouble-psy-ou-pas/
[6] ADEME — Éco-anxiété : quelles menaces sur la santé mentale des Français ?, communiqué, 15 avril 2025
https://www.ademe.fr/presse/communique-national/eco-anxiete-quelles-menaces-sur-la-sante-mentale-des-francais/
[7] info.gouv.fr — Comment gérer l'éco-anxiété ?, publié le 25 juin 2026, modifié le 13 août 2026
https://www.info.gouv.fr/actualite/comment-gerer-l-eco-anxiete
[8] ameli.fr — Le parcours de prise en charge d'un patient dans le cadre du dispositif Mon soutien psy, 16 septembre 2026
https://www.ameli.fr/psychologue/exercice-professionnel/parcours-prise-en-charge-patient-mon-soutien-psy
[9] ameli.fr — Remboursement de séances chez le psychologue : dispositif Mon soutien psy, 16 septembre 2026
https://www.ameli.fr/assure/remboursements/rembourse/remboursement-seance-psychologue-mon-soutien-psy







