À Louvigné-du-Désert, en Ille-et-Vilaine, la maison de santé n’a plus de médecin depuis avril : les trois généralistes salariés sont partis, puis le médecin retraité venu les remplacer à temps partiel. Les infirmières continuent d’y travailler, avec des démarches qui s’alourdissent. « Il y a des patients qui n’ont plus de suivi, forcément, sauf si on arrive à trouver un médecin qui veut bien suivre la personne, ou alors on appelle directement le 15 », a raconté à franceinfo Melissa Louvigné, infirmière libérale [1]. À Plonéis, dans le Finistère, le généraliste du village s’est retiré pour raisons de santé avant même la fin du chantier de son cabinet neuf ; la pharmacienne y compte une vingtaine ou une trentaine de patients qui ne peuvent pas quitter leur domicile et pour qui aucune solution n’a été trouvée [1].
Ces deux communes illustrent la situation la plus fréquente derrière les déserts médicaux : on ne quitte pas son médecin traitant, c’est lui qui s’en va. Le remboursement, le dossier médical et le traitement en cours obéissent alors à des règles précises, souvent mal connues, que nous avons rassemblées à partir des textes officiels.
Médecin traitant : 6,3 millions d’adultes sans, un sur trois après le départ de son généraliste
Le chiffre vient de la Cour des comptes, qui a publié le 30 septembre 2026 un bilan du dispositif du médecin traitant, vingt ans après sa création, à partir des données de l’Assurance maladie. Au 30 juin 2025, 88,5 % des adultes avaient déclaré un médecin traitant, et 6,3 millions d’assurés de 17 ans et plus n’en avaient pas [2]. Ce taux bouge peu depuis les années 2010, mais la population augmente : le nombre de personnes sans médecin traitant a progressé d’environ un million en dix ans [2].
Toutes ne vivent pas la même situation. Une partie n’en cherche pas, souvent des adultes jeunes qui consultent peu. La Cour isole pourtant une absence subie : en 2023, un tiers des assurés sans médecin traitant l’étaient parce que leur ancien médecin avait cessé son activité, et plus d’un sur deux en Centre-Val de Loire, la région où l’accès aux généralistes est le plus faible de métropole [2]. Retrouver un médecin prend du temps : 203 jours en moyenne en 2023, soit plus de six mois, et 162 jours pour les patients en affection de longue durée, suivis en priorité [2]. En face, deux généralistes sur trois déclaraient en 2022 refuser de nouveaux patients comme médecin traitant, selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) citée par la Cour [2].
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Malades chroniques sans médecin traitant : la baisse nationale cache 33 départements en recul
Pour les personnes en affection de longue durée (ALD), ces maladies chroniques comme le diabète ou un cancer dont les soins sont pris en charge à 100 %, l’Assurance maladie a lancé en 2023 un plan pour leur trouver un médecin traitant. Il a produit un effet mesurable : la part des patients en ALD sans médecin traitant est passée de 5,6 % fin 2022 à 4,3 % fin 2025, puis à 4,1 % au 30 juin 2026, selon l’Observatoire de l’accès aux soins actualisé le 22 octobre [3]. Rapporté aux 13,2 millions de patients en ALD et au taux de couverture de 95,8 % relevés par la Cour pour 2025, cela représente encore environ 550 000 malades chroniques sans médecin traitant, selon notre calcul [2].
Nous avons comparé, département par département, les données publiées en open data par l’Assurance maladie au 31 décembre 2025 et au 30 juin 2026 [4][5]. Le recul national masque une autre réalité : la part des malades en ALD sans médecin traitant a augmenté dans 33 départements sur 101 en six mois. Les hausses les plus fortes touchent la Charente (de 5,0 % à 6,7 %), l’Allier (de 3,3 % à 4,9 %) et la Corrèze (de 5,6 % à 7,0 %). Douze départements dépassent même leur niveau de fin 2022, d’avant le plan, dont l’Eure, l’Orne, le Vaucluse, l’Indre et la Mayenne. L’Indre affiche la part la plus élevée de métropole, 8,7 %, devant la Creuse (8,5 %) et le Cher (7,5 %) ; seule la Haute-Loire passe sous 2 % [4][5].

Ces moyennes départementales lissent les trous locaux. L’Ille-et-Vilaine (3,9 %) et le Finistère (2,9 %) font mieux que la moyenne nationale, et la Dordogne est à 4,0 % [4] : c’est pourtant dans les deux premiers que se trouvent Louvigné-du-Désert et Plonéis. Les installations de généralistes repartent, avec 22,8 % de premières installations en libéral de plus sur douze mois à fin juin 2026, et 28,5 % de plus dans les zones d’intervention prioritaire, les plus fragiles [3]. Mais la file active moyenne des généralistes, c’est-à-dire le nombre de patients différents vus au moins une fois dans l’année, recule de 2,5 % [3].
Généraliste parti à la retraite : le remboursement reste normal pendant un an
Sans médecin traitant, consulter un autre généraliste coûte plus cher : l’Assurance maladie ne rembourse plus que 30 % du tarif au lieu de 70 %. Pour une consultation à 30 €, cela fait 8,90 € remboursés au lieu de 19 €, une fois déduite la participation forfaitaire de 2 € [2]. Cette pénalité ne tombe pas dès que le médecin s’en va. Vous restez remboursé normalement si votre médecin traitant est parti à la retraite ou a changé de département il y a moins d’un an, comme lorsqu’il est absent, que vous consultez en urgence ou que vous êtes loin de chez vous [6].
Dans les faits, la règle est appliquée avec souplesse, et de façon inégale. Parmi les 6,3 millions d’adultes sans médecin traitant, seuls 40 % subissent réellement la pénalité, relève la Cour des comptes [2]. Les caisses accordent des exonérations après la cessation d’activité d’un médecin, mais leur durée varie de l’une à l’autre. Certaines attribuent aussi, après examen de la situation, un code dit de « médecin traitant fictif », qui permet d’être remboursé comme si l’on en avait un : c’est le cas d’un quart des patients sans médecin traitant [2]. Quand l’année approche de son terme sans solution, c’est donc la caisse primaire d’assurance maladie qu’il faut solliciter, en lui exposant les démarches déjà faites.

Dossier médical et ordonnances : ce qu’il faut récupérer avant la fermeture du cabinet
Un médecin libéral qui cesse d’exercer doit, sauf impossibilité majeure, prévenir ses patients quelques mois avant son départ et les inviter à trouver un autre médecin, rappelle le Conseil national de l’Ordre des médecins [7]. S’il a un successeur, les dossiers lui sont transmis. S’il n’en a pas, il remet à chaque patient une copie de son dossier médical contre récépissé, ou l’adresse au médecin que le patient désigne, et conserve les originaux [7]. Après la fermeture, le conseil départemental de l’Ordre garde l’adresse où le joindre, pour lui faire suivre les demandes de ses anciens patients [7]. Pour un médecin salarié, comme l’étaient les trois généralistes de Louvigné-du-Désert, la règle diffère : celui qui part n’emporte pas les dossiers, que l’établissement doit conserver, comme l’ont confirmé la Cour de cassation et le Conseil d’État à propos d’un centre de santé [7].
Le traitement de fond pose la question la plus pressante. Pour une maladie chronique, le pharmacien peut prolonger une ordonnance renouvelable expirée, par délivrances d’un mois, dans la limite de trois mois, si l’ordonnance couvrait au moins trois mois ; la première délivrance doit intervenir dans le mois qui suit l’expiration, et le pharmacien en informe le prescripteur [8]. Les stupéfiants et les médicaments dont la durée de prescription est limitée en sont exclus [8]. Ce relais laisse trois mois pour trouver un médecin qui renouvellera le traitement.

Trouver un nouveau médecin traitant : CPTS, caisse d’Assurance maladie et le 15 pour l’urgence
Le médecin qui part doit aussi prévenir les confrères de son secteur [7] : c’est la première personne à qui demander un nom. Ensuite, Service-Public oriente vers l’organisation coordonnée de son territoire, en pratique la communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS), qui regroupe les soignants d’un secteur et doit faciliter la recherche d’un médecin traitant, en priorité pour les patients fragiles ; à défaut, vers sa caisse d’Assurance maladie ou sa caisse de MSA [6][2]. Les résultats varient : dans une enquête de la fédération des CPTS citée par la Cour, un peu moins d’une sur deux tenait une liste de patients sans médecin traitant [2]. Quand un médecin accepte, il fait lui-même la déclaration en ligne avec la carte Vitale, sans formulaire à envoyer [6].
Pour un problème de santé qui ne peut pas attendre, le 15 donne accès au service d’accès aux soins (SAS), qui couvre 98,5 % de la population au 30 juin 2026 [3]. C’est le recours qu’évoquent les infirmières de Louvigné-du-Désert, faute de médecin sur place [1].
Pour augmenter le nombre de places, la Cour des comptes recommande de rendre obligatoire un seuil minimal de patients suivis comme médecin traitant pour tout généraliste libéral installé : 15 % d’entre eux ne le sont pas ou peu, et leur mobilisation permettrait de prendre en charge 2,5 à 4 millions de patients supplémentaires, selon ses estimations [9]. À ce stade, il ne s’agit que d’une recommandation.
Sources et références
[1] franceinfo — « Il y a des patients qui n'ont plus de suivi » : ces centres de santé sans généraliste recherchent désespérément des praticiens, 27 octobre 2026
https://www.franceinfo.fr/sante/deserts-medicaux/il-y-a-des-patients-qui-n-ont-plus-de-suivi-ces-centres-de-sante-sans-generaliste-recherchent-desesperement-des-praticiens_8256001.html
[2] Cour des comptes — Le dispositif du médecin traitant, rapport à la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, septembre 2026
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-09/20260930-Dispositif-du-medecin-traitant.pdf
[3] Assurance Maladie — Mise à jour des résultats de l'Observatoire de l'accès aux soins : des évolutions favorables et des actions à poursuivre, 22 octobre 2026
https://www.assurance-maladie.ameli.fr/presse/2026-10-22-cp-observatoire-de-l-acces-aux-soins
[4] Data ameli — Accès aux soins : part de patients en affection longue durée sans médecin traitant par territoire, année en cours (données au 30 juin 2026)
https://data.ameli.fr/explore/assets/patients-longueduree-infra-annuelle/
[5] Data ameli — Accès aux soins : part de patients en affection longue durée sans médecin traitant par territoire, données annuelles 2018-2025
https://data.ameli.fr/explore/assets/patients-longueduree-annuelle/
[6] Service-Public — Médecin traitant et parcours de soins coordonnés, vérifié le 21 août 2026
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F163
[7] Conseil national de l'Ordre des médecins — En cas de cessation d'activité
https://www.conseil-national.medecin.fr/medecin/devoirs-droits/cas-cessation-dactivite
[8] Ordre national des pharmaciens — Dispensation supplémentaire exceptionnelle de médicaments et de DM par le pharmacien d'officine dans la limite de 3 mois : décret publié
https://www.ordre.pharmacien.fr/les-communications/focus-sur/les-actualites/dispensation-supplementaire-exceptionnelle-de-medicaments-et-de-dm-par-le-pharmacien-d-officine-dans-la-limite-de-3-mois-decret-publie
[9] Cour des comptes — Le dispositif du médecin traitant : une ambition partagée à mieux soutenir, communiqué de presse, 30 septembre 2026
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-09/20260930-communique-Dispositif-du-medecin-traitant.pdf




